Cambodge : La légende de Croûtes de Riz.

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Autrefois, un bûcheron et sa femme vivaient dans la partie du royaume du Cambodge qu’on appelle le Tep Boreï. Au hasard des guerres, ils étaient tantôt cambodgiens, tantôt tôt siamois, selon que l’un ou l’autre peuple était vainqueur et annexait le pays : en fait, ils ne s’en apercevaient guère car ils étaient, de toute façon, obligés de payer tribut au souverain, au gouverneur de la province, au chef du village et jusqu’au dernier qui, au-dessus d’eux, détenait une once de puissance.
Un jour, une terrible épidémie ravagea le pays. Les hôpitaux que le grand roi Jayavarman, septième du nom, avait fait édifier se trouvèrent pleins. On y mourait autant qu’ailleurs, mais on avait au moins la consolation de bénir le monarque qui avait eu un tel souci de la santé de son peuple. En quelques heures le bûcheron et sa femme devinrent noirs, les voisins s’en écartèrent et ils moururent — fort simplement. Ils laissaient un enfant de trois ans que recueillit sa mère-grand.
C’était un enfant bien facile à nourrir : il n’aimait rien tant que la croûte un peu brûlée qui reste attachée au fond de la bassine à riz. Aussi sa grand-mère ne l’appela-t-elle plus que Croûte-de-Riz.
Que peuvent faire une vieille femme et un enfant dans un village à peu près vidé par la mort ? La misère s’était emparée de leur case et y régnait en despote : si l’on mangeait le matin, on passait la nuit le ventre vide; si l’on dînait le soir, la journée du lendemain était bien longue sans repas.
Mais, tout de même, des années passèrent; Croûte-de-Riz sut aménager un petit jardin, aller-à la pêche, assurer la commune subsistance.
Un jour, alors qu’il avait douze ans, des voisins dirent à Croûte-de-Riz :
— Viens-tu pêcher avec nous ? Tu rapporteras du poisson à ta grand-mère.
— Volontiers, répondit-il. Mais partez tous en avant : je vous suivrai.
Les voisins partis, l’enfant se mit en route, mais, comme il se trompa de chemin, il perdit beaucoup de temps. Aussi arriva-t-il alors que la pêche était terminée et que les voisins étaient rentrés au village.
Le corps las, Croûte-de-Riz s’étendit au pied d’un arbre. Comme tous les jours lorsque tombe le soir, la chaleur monta au royaume d’ Indra, le dieu qui veille au bien-être des hommes, et lui porta les nouvelles de la journée. Abaissant ses regards sur la terre, Indra vit l’enfant épuisé qui dormait. « Quelle destinée a ce petit, pensa le dieu en son cœur. Si je ne lui viens pas en aide, il ne pourra jamais se tirer d’affaire. »
Il fit un signe et trois poissons s’approchèrent du rivage au moment même où Croûte-de-Riz se réveillait. Celui-ci n’eut qu’à étendre la main pour saisir les poissons qui l’attendaient, immobiles. Il les attacha avec un brin de rotin et il partit en chantonnant.

En ce temps, il y avait un homme fort riche qui avait un chat. Il aimait beaucoup cet animal dont il supportait en souriant l’indépendance et l’humeur vagabonde. Mais, justement, le jour où Croûte-de-Riz était allé pêcher, le chat mangea sans vergogne le repas de son maître. Celui-ci était sans doute irrité contre le gouverneur ou contre le percepteur des impôts, ou contre quelque autre puissant fâcheux sur lequel sa colère n’avait pu se déverser. Toujours est-il qu’une rage folle le saisit devant ses bols de soupe vides et qu’il ordonna à deux servantes de saisir le chat et d’aller le perdre dans la forêt.
En route, les deux jeunes filles rencontrèrent Croûte-de-Riz qui s’en revenait joyeux. L’enfant leur demanda :
— Que portez-vous en ce sac ?
— Un chat voleur que notre maître nous a ordonné d’abandonner dans la forêt.
— Faites un échange avec moi : donnez-moi le chat et je vous donnerai deux poissons. Un seul nous suffira, à ma grand-mère et à moi.
Les servantes dirent entre elles : « Voilà une bonne aubaine. Acceptons-la : ce sera un excellent dîner pour nous.
Et Croûte-de-Riz s’en alla avec son unique poisson et, sous le bras, le chat qui ronronnait de contentement.
Tandis que tout le monde dormait, le chat sortit sur ses pattes de velours et alla, à la maison de son ancien maître, voler une marmite de riz, pleine aussi de poissons. Il revint, la tête penchée très en arrière, portant la marmite par l’anse qu’il tenait dans sa bouche. Il en fit de même tous les jours dans la suite, si bien que, depuis le moment où Croûte-de-Riz revint de la pêche avec un chat, ni l’enfant ni sa grand-mère ne manquèrent de rien.
Une autre fois, Croûte-de-Riz alla encore à la pêche avec les voisins. Mais ceux-ci, apercevant un cerf, laissèrent là les filets et préférèrent chasser. Croûte-de-Riz était trop petit pour manœuvrer tout seul ces immenses nasses : aussi, en attendant les pêcheurs, s’endormit-il au pied d’un arbre. Au soir, Indra respira la chaleur de la terre, toute chargée des faits du jour, et il aperçut l’enfant qui dormait. Il sourit en le reconnaissant et il lui envoya à nouveau trois poissons que Croûte-de-Riz, à son réveil, se mit en devoir d’emporter.
En ce temps-là, un autre homme riche avait un chien. Ce n’était pas que l’animal fût séduisant : beaucoup de races se mêlaient dans ses veines; mais il n’avait pas son pareil pour courser un daim ou pour tenir tête à un sanglier. Ce chien, errant désœuvré dans la cour de son maître, vint flairer le mortier où d’habitude on pilonne le riz pour le débarrasser de sa cuticule jaune. « Du riz cru non décortiqué, cela ne se mange pas », pensa le chien et, de mépris, il leva la patte sur le récipient empli de grain. L’homme riche était justement furieux que le gouverneur de la Province ne voulût pas lui donner son fils comme gendre et, dans sa colère, il ordonna à son serviteur d’aller noyer le chien dans une mare.
— Que portez-vous qui grogne dans ce panier, dit au serviteur Croûte-de-Riz qui revenait tout fier de sa pêche. Et ayant appris qu’il s’agissait d’un chien qu’on menait noyer, il proposa deux poissons contre l’animal. Tout le monde fut content : le serviteur nanti d’un dîner succulent, Croûte-de-Riz, et aussi le chien qui suivait au bout d’une laisse en remuant la queue.
Le chat cracha au nez du chien, le chien, courant en aboyant après le chat, lui attrapa un bout de queue et revint le museau en sang. Aussi devinrent-ils bons amis et rivalisèrent-ils pour ravitailler Croûte-de-Riz et sa grand-mère : le chat apportait le riz et le poisson, le chien se chargeait de la viande. Quant aux fruits, dans ce temps heureux, ils poussaient au bord des chemins et on n’avait qu’à étendre la main pour en cueillir.
Il nous faut parler maintenant du roi des Nagas, Phu Chung l’Invincible.
Quand on avait traversé des forêts, des plaines, des marécages, quand on avait franchi les monts Dang Rek, on n’arrivait guère loin du bout du monde. Là, vivait le peuple des Nagas, les serpents-génies des eaux et des airs qui, chacun le sait, ont sept têtes. Autrefois, ils régnaient sur le Siam et sur le Cambodge. La fille du roi des Nagas épousa, sous forme d’une belle jeune fille, un prince qui venait de l’Inde et qu’on appelait Kambu. Ce prince aimait beaucoup sa femme mais il n’appréciait guère d’avoir des serpents pour beaux-parents et il les pria aimablement de s’en aller, ce qu’ils firent avec complaisance car ils en avaient assez de vivre dans un pays où, constamment, un Naga risquait d’être écrasé par une charrette.
Un jour, les femmes du roi Phu Chung demandèrent à leur époux et souverain la permission d’aller se promener dans les grandes forêts qui bordent le royaume des hommes. Elles emmenèrent leurs servantes et ce fut une véritable armée de corps frétillants qui se glissa sous les branches ; quant aux têtes, elles étaient innombrables. Par moments, chaque Naga, reine ou suivante, étalait ses têtes en éventail: dans un vol silencieux, toute la troupe planait alors à toute vitesse au-dessus de la campagne.
Ce fut une journée délicieuse; les Nagîs cueillirent des fleurs, se roulèrent dans l’herbe; certaines, curieuses comme tout ce qui est féminin, allèrent entre les buissons épier les hommes. Une reine écervelée se cacha de ses compagnes et des suivantes, balaya de sa queue une aire sans cailloux, fit un trou au milieu et y pondit deux œufs : c’était l’espiègle Pou Naj qui revint, se retenant de rire, au milieu de la troupe prête à partir. Au moment où le soleil disparut, toutes les Nagîs prirent leur vol, si nombreuses qu’au sol la nuit en paraissait plus noire; d’un trait, elles volèrent jusqu’à l’étang de Bathbadal où, toutes ensemble, elles plongèrent pour retrouver le roi Phu Chung, bien tranquille d’avoir été une journée sans criailleries.

Maintenant, revenons à Croûte-de-Riz.
Il était devenu un beau garçon de seize ans, bien nourri, donc bien fort. Un matin, ses camarades lui proposèrent :
— Au jour, nous mènerons nos chiens chercher des tortues d’eau douce que nous mangerons. Nous allons voir si ton chien a autant de flair pour la tortue que pour le cerf.
A la pointe du jour, Croûte-de-Riz pria sa grand-mère de lui faire cuire du riz; il donna le riz blanc au chien et il mangea lui-même la croûte brûlée. Puis il dit :
— Chien, mon frère aîné, viens; nous allons chercher des tortues dans les rivières de la forêt.
Au cours de la recherche, Croûte-de-Riz se sépara de ses camarades et chassa seul avec son chien qui, courant de-ci de-là, aperçut les œufs de la Nagî et jappa trois fois. Le garçon, tout heureux en entendant son chien donner de la voix, courut en battant des mains, se disant : « Certainement, mon chien a trouvé une tortue. » Lorsqu’il arriva, il vit deux énormes oeufs. Il s’écria : « Eh là! J’ai trouvé des œufs de tortue. Ce sera bien la première fois que j’en mangerai. »
Il les enveloppa dans son écharpe et il reprit la route du village, tout heureux de la chasse de son chien.
Rentré à la maison de sa grand-mère. il cria dès l’entrée :
— Vieille, allez demander qu’on vous prête un chaudron. J’ai trouvé des œufs de tortue : nous allons les faire cuire et nous les mangerons.
La grand-mère, qu’il avait ainsi appelée avec respect « Vieille », ce qui est un hommage rendu à la sagesse et à l’indulgence qu’on acquiert avec les années, alla lui chercher un chaudron; ce faisant, elle raconta aux voisins la découverte de son petit-fils.
Celui-ci avait déjà mis les œufs dans le chaudron, de l’eau sur les œufs, et il se préparait à allumer le feu quand les voisins arrivèrent, amenés par la curiosité. Ceux-ci, qui peinaient à tirer une maigre subsistance de leurs rizières, étaient assez jaloux de voir Croûte-de-Riz et sa grand-mère ne manquer jamais de rien, bien que ceux-ci n’eussent qu’un jardinet, grand comme deux sarongs côte à côte.
— Tu as trouvé des œufs de tortue d’une dimension que, depuis nos aïeux, personne n’a jamais vue et par dérision tu viens, insolent gamin qui n’a ni champ ni rizière, nous narguer en les faisant cuire au milieu de nous… Et alors que notre peau se tend sur nos os, nous allons voir ton ventre qui s’arrondit! Va-t’en, va faire cuire tes œufs loin d’ici!
Et d’un coup de pied, une femme renversa le chaudron dont l’eau, épandue, éteignit le feu qui commençait à flamber.
Croûte-de-Riz, furieux, se demanda ce qui leur rendait le cœur si mauvais, car il avait oublié son enfance et ne se rappelait plus combien la faim jamais satisfaite assombrit la bonne humeur. Il retira les œufs du récipient et les enveloppa dans son écharpe, mit de la braise dans le chaudron qu’il suspendit à son bras, siffla son chien et s’en alla vers la forêt.
Au plus profond des bois, il alla puiser de l’eau puis il alluma le feu sous le chaudron, posa les œufs dans la bassine et s’éloigna, pensant revenir les manger quand ils seraient cuits.
Il se trouva que ce jour était justement celui où les œufs devaient éclore. La chaleur douce de l’eau qui chauffait atteignit, à travers la coquille, le corps des petits Nagas qui faisaient tous leurs efforts pour briser leur enveloppe. Ils se démenèrent si bien qu’ils rompirent leur coquille; mais aussi ils renversèrent la marmite qui, en se retournant sur eux, éteignit le feu. Croûte-de-Riz, pensant que ses œufs étaient cuits à point, revint à son fourneau qu’il trouva saccagé. Il se mit à gronder : « Qui donc a eu l’audace de venir me voler mes œufs, de renverser mon chaudron ? »
Quand il souleva la bassine et qu’il trouva dessous les deux petits Nagas qui, de leurs vingt-huit yeux blancs, gros comme des œufs de poule, le regardaient, le garçon tressaillit : il croyait voir des animaux inconnus, car il ignorait que c’étaient des Nagas, génies des eaux, les anciens maîtres du royaume du Cambodge. Comme il était brave, il prit un bâton pour assommer chaque tête mais il le laissa tomber de stupeur en entendant les Nagas lui dire :
— Oh! cher frère aîné, toi qui recueilles les chats et les chiens, tu ne vas pas nous frapper ? Nous te supplions de nous prendre en pitié car nous ne sommes pas de simples animaux, mais bien les fils du roi Phu Chung et de la nagî Pou Naj qui nous a pondus par plaisanterie dans la forêt vierge. Frère aîné, emmène dans un lieu désert de la forêt tes petits frères, élève-les, permets qu’ils puissent un jour regagner leur royaume. Nous rendrons à notre aîné bienfait pour bienfait, accomplissant tous les désirs de son cœur.
Croûte-de-Riz eut le cœur plein de compassion pour les petits Nagas : il avait appris que ces étranges êtres étaient des Nagas, mais il ne savait pas encore que c’étaient des génies. Il haussa les épaules quand ils parlèrent de bienfaits; mais, comme ils étaient faibles et misérables et qu’ils faisaient appel à sa bienveillance, il alla chercher du riz au village. Pendant quinze jours, il apporta secrètement aux deux petits Nagas, dont l’un était un mâle et l’autre une femelle, la plus abondante des nourritures. Ils grossirent tellement que, dès le septième jour, le chaudron leur fut trop étroit et que Croûte-de-Riz, qui en avait soin comme de son frère et de sa sœur, dut les transporter dans une retraite plus spacieuse. Chaque jour, le garçon trouvait une nouvelle peau que les Nagas avaient abandonnée pendant la nuit.
Le quinzième jour, le Naga dit à la Nagî :
— Chérie de ton frère, nous voici déjà grands; nos membres ont pris de la vigueur. Essayons de voler pour apprécier nos forces.
Tous deux, gonflant leurs têtes en éventail, prirent leur vol et s’élevèrent, agiles, dans les airs. Puis ils redescendirent dans leur cachette. Lorsque Croûte-de-Riz leur apporta le repas, ils lui dirent :
— Cher grand frère aîné, tes petits frères, grâce à ta bonté, ont atteint leur croissance. Ils désirent retourner dans leur royaume. Ils t’invitent à les accompagner chez le roi leur père; ensuite ils te raccompagneront en paix sur la terre des hommes.
— Chéris de votre frère aîné, si vous désirez m’emmener avec vous, j’y mets une condition : allez chercher le sampot que porte le roi votre père et donnez-le-moi pour m’en revêtir : aussitôt, je partirai avec vous.
— Consens seulement à venir avec nous : tu passeras tes bras autour de nos cous et nous t’emporterons. Puis nous te donnerons le sampot du roi.
Rassuré, Croûte-de-Riz alla trouver sa grand-mère.
— Vieille, veuillez faire des galettes sèches de riz et donnez-m ‘en un plein panier car votre petit-fils va entreprendre un long voyage.
Et il ne voulut rien dire de plus, se bornant, au moment du départ, à recommander à sa grand-mère de donner, chaque jour, leur pleine écuelle de soupe au chat et au chien.
Le cœur des enfants est si pur encore qu’ils ne redoutent rien : Croûte-de-Riz considérait maintenant les Nagas comme des êtres avec lesquels il est vraiment facile de vivre; on l’aurait beaucoup surpris en lui faisant connaître la peur que peuvent en avoir les hommes. Il partagea une partie de ses galettes avec les deux Nagas qui avaient atteint maintenant plusieurs mètres de long et il enveloppa ce qui restait dans une écharpe en prévision d’un long voyage.
— Frère aîné, lui dirent les deux jeunes Nagas, embrasse solidement nos deux cous; ne regarde pas à terre de peur que le vertige ne te fasse tourner la tête et que tu ne tombes.
Ils baissèrent leurs quatorze têtes, Croûte-de-Riz passa les bras autour de leurs cous et ferma les yeux. Avec un bruit sourd, l’équipage quitta la terre.
Un marcheur aurait mis trois mois à couvrir la distance qui s’étend jusqu’au Bathbadal. Les Nagas la franchirent en trois heures. Le soleil n’était pas encore au haut de sa course qu’ils arrivèrent au-dessus d’un immense lac qui, d’en haut, paraissait gris comme un bain d’étain fondu. C’était la frontière du royaume. Un grand virage, un vol plané qui rapprochait Croûte-de-Riz si rapidement de la terre qu’il en avait le ventre chaviré, et ce fut un moelleux atterrissage.
— Frère aîné, va te cacher dans cet arbre creux, de peur que les Nagas, voyant le fils d’un homme, ne viennent te dévorer. Reste dans cette cachette pendant que durant trois jours nous irons, selon la coutume imposée aux jeunes Nagas, tremper notre venin dans le lac. Après quoi, nous reviendrons te chercher.
Au bout d’un moment, une vapeur s’éleva des lacs et l’eau se mit à bouillonner. C’était le venin qui agissait : la chaleur en parvint au roi Phu Chung qui s’agita et, bientôt, ne put rester en place dans son palais. Il réunit toutes ses femmes, les dignitaires, les serviteurs et les suivantes, et il emmena tout le personnel du palais se divertir sur la rive.
— Si je n’étais sûr, dit-il, que tous mes enfants de l’année sont déjà grands et ont transformé leur venin dans le lac, je croirais à la naissance de nouveaux Nagas. Mais je sais bien qu’il n’en est rien car je vois toute ma descendance autour de moi. Ce doit donc être Indra qui baigne ses rayons dans mes eaux. Bénie soit sa puissance!
Tous les Nagas folâtraient dans l’herbe, s’enlaçaient pour jouer. Puis les Nagîs voulurent se baigner et elles glissèrent dans l’eau qui s’était refroidie et
qui maintenant était blanche comme du lait. Le roi était resté sur la rive à regarder les ébats de ses femmes.
— Petite sœur, dit le jeune Naga, voici le roi notre père; couvrons-nous avec des feuilles de lotus pour qu’il ne nous voie pas encore.
La jeune Nagî, qui était de caractère espiègle, aperçut la première femme du roi et ne put se retenir de lui caresser le cou avec le bout de sa queue. La reine poussa un cri et se dressa hors de l’eau
— Qui ose ainsi s’approcher de moi ? Qui a l’audace de jouer avec la Grande Nagî ?
Et elle se démena tellement dans sa dignité offensée qu’elle fit de grandes vagues à la surface des eaux qui étaient devenues transparentes comme du cristal de roche Les feuilles de lotus s’en allèrent à la dérive et les deux petits Nagas se trouvèrent à découvert, un peu penauds. Ils montrèrent tous leurs visages — il y en avait quatorze — au-dessus de l’eau.
Rien ne peindra la stupéfaction du roi, qui connaissait tous ses enfants (car il n’existe pas de Nagas qui ne soient fils et fille du souverain de Bathbadal) et qui voyait surgir des eaux deux beaux petits Nagas qu’il ne reconnaissait pas.
— Vous deux, Naga et Nagî, d’où venez-vous ? interrogea-t-il. Comment s’appelle votre mère. (Et il n’osait dire : « Qui est votre père ? » se demandant soudain si un autre Naga de ses ancêtres n’avait pas autrefois quitté le lac pour aller fonder plus loin un royaume rival.) Comment pouvez-vous vous montrer insolents au point de toucher la reine ?
Le jeune Naga étala l’éventail de ses sept têtes et répondit fièrement :
— Oh! Naga que je ne connais pas, parle-moi donc un peu plus humblement : tu ne sais sans doute pas que tu parles au fils du roi Phu Chung qu’on appelle Invincible.
Le roi se mit à rire de ses neuf bouches — car, étant roi, il avait deux têtes de plus. Il se sentit soudain rassuré : le petit Naga ne venait pas, comme le fils d’un des oncles du Souverain Invincible, revendiquer le royaume de Bathbadal. C’était sûrement là un génie, un simple génie, qui avait osé prendre la forme d’un Naga pour se moquer du roi. Il répondit
— Tu oses te moquer de moi. Je suis le roi Phu Chung et je connais tous mes enfants : ils sont là à jouer autour de moi. Viens donc combattre avec moi et nous verrons bien de quel sang tu es.
Le combat commença, furieux, dans l’eau qui était devenue couleur émeraude. Pendant des heures, les corps s’enlacèrent à se briser, les têtes se déplacèrent si rapidement que par moment on aurait dit qu’il y en avait des milliers. Au soir, Phu Chung interrompit la lutte et disparut au fond du lac.
A peine, le lendemain matin, le soleil surgissait-il au-dessus des collines, que le roi émergea des eaux.
— Enfant, de qui es-tu le fils ?
— Je suis le fils du roi Phu Chung.
— Enfant, je connais tous mes fils. Nous avons combattu dans les eaux et tu t’es révélé mon égal. Je veux pourtant te faire avouer qui tu es : recommençons la lutte dans les airs.
Alors le petit Naga dit à sa sœur :
— Chérie de ton frère, reste ici tranquille et n’aie aucune inquiétude…
— Nous servirons-nous d’arcs et de flèches, interrompit le roi.
— Comme vous l’entendrez.
Alors le roi tira une flèche qui se changea en une galette de maïs, puis le petit Naga en tira, à son tour, une qui arriva sur le corps du roi sous forme de fleur. Alors ils laissèrent tous deux tomber leurs armes et ils s’étreignirent dans les airs. Enlacés, ils se déplaçaient avec rapidité et couvraient le lac d’une ombre épaisse. Au soir, le roi dénoua l’étreinte et plongea dans le lac. Il est à penser que, cette nuit-là, les commentaires allèrent bon train chez les Nagas.
Au petit matin, le roi Phu Chung rejoignit ses femmes, ses dignitaires, ses serviteurs, qui étaient restés toute la nuit sur les bords du lac, à parler de ces étranges événements.
— Enfant de Naga, dit-il, réponds-moi sincèrement : de qui es-tu fils ?
— Je suis fils du roi Phu Chung qu’on nomme l’Invincible et qui règne sur le royaume de Bathbadal. Un jour que ma mère était allée se distraire dans la forêt, elle me pondit dans un fourré, elle pondit aussi ma sœur et elle abandonna ses oeufs dans le royaume des hommes. Maintenant que je suis devenu grand, je suis venu prêter hommage au roi mon père — à vous, si vous êtes réellement le souverain de ces lieux.
L’étonnement pénétra le cœur auguste du monarque qui appela toutes ses femmes et les interrogea : cela dura plusieurs heures tant le roi avait d’épouses : enfin arriva le tour de Pou Naj, la jeune Nagî. Elle se prosterna et, ses sept têtes dans la poussière, elle avoua son inconséquence; elle termina en disant : « Je n’ai pas osé ensuite l’avouer à Votre Majesté car je craignais d’être punie. Je sais que je mérite la mort pour avoir ainsi abandonné des enfants royaux chez les hommes. Si vous jugez que je doive mourir, j’accepterai votre sentence; si vous me laissez la vie, je consens à être votre plus humble esclave.
— Oh, chéri de ton père, dit le roi sans lui répondre, je ne pouvais savoir que tu étais mon fils !
Les jeunes Nagas, voyant le cœur de leur père
ainsi apaisé, s’inclinèrent devant lui dans la posture des suppliants, c’est-à-dire quatre têtes baissées et trois levées.
— Oh! mes chéris, maintenant que je sais que vous êtes mes enfants, que vous n’êtes pas des étrangers ou les enfants d’un oncle venus pour me disputer mon royaume, tout ce qui est ici est à votre discrétion. Parlez donc sans crainte.
— Que Votre Majesté veuille bien apprendre que, lorsque nous étions sur la terre, il s’est trouvé un enfant d’homme qui a été bon pour nous, qui nous a soignés, nous a protégés, nous a nourris. Sans lui, nous n’aurions jamais conservé la vie, nous n’aurions pas connu les visages de notre père et de notre mère. Nous l’avons caché dans un arbre; mais jamais il n’osera venir jusqu’à vous sans une preuve de votre bienveillance. Nous nous sommes engagés à lui apporter un de vos vêtements en gage de paix. Consentez-vous à le lui remettre ?
Le roi fit chercher son plus beau sarong, celui qu’il avait mis à son couronnement : en son étoffe’ jouaient tous les rayons du soleil, les reflets de la lune, la moirure des eaux du lac sacré. Des pierres étincelantes le bordaient et des fleurs aussi belles que si elles avaient été naturelles y faisaient éclater leurs brillantes couleurs. On mit ce vêtement dans une litière que portèrent les plus forts des Nagas. Toute la troupe des serpents des eaux s’en alla ainsi chercher Croûte-de-Riz, dans un grand bruit de musiques et dans une suave odeur de parfums inconnus.
— Frère aîné, appelèrent les Nagas, nous te prions de venir. Le roi notre père t’envoie ses vêtements, des parfums pour les répandre sur ton corps, une litière pour te porter auprès de sa royale personne. Il t’attend dans son palais des eaux.
Croûte-de-Riz sortit de sa cachette, mais quand il vit une si grande quantité de Nagas, il se coula dans l’arbre, épouvanté. Des milliers de têtes oscillaient doucement à perte de vue, des corps immenses, gros comme des troncs d’arbres, faisaient chatoyer le bleu, l’orange et le gris perle de leurs écailles. Alors, voyant qu’on ne pouvait le décider, des Nagas, en riant, ouvrirent l’arbre, sans effort. L’enfant y apparut, courbé, les poings sur les yeux. On l’oignit de parfums, on le revêtit du merveilleux sarong royal, on le déposa dans la litière et tout l’équipage prit son vol au-dessus du lac, si serré que les eaux devinrent soudain violettes d’être privées du soleil. Puis, dans un grand jaillissement de gouttelettes d’eau, le cortège d’un seul coup s’abîma dans le lac.
Le roi Phu Chung descendit de son trône au-devant de Croûte-de-Riz, lui-même resplendissant comme un jeune roi. Il s’enroula autour de son visiteur et chaque tête l’embrassa neuf fois — cela fait quatre-vingt-un baisers, ce qui est bien un accueil royal! Puis, après les compliments et les remerciements, commencèrent les fêtes qui durèrent trois jours de soleil. Au bout de ce temps, Croûte-de-Riz dit à ses deux amis :
— Mes frères chéris, voici trois jours que vous m’avez amené ici : j’ai pu voir que vous y étiez heureux. Maintenant, je dois retourner auprès de ma vieille qui est bien seule; je dois aussi retrouver mon chat et mon chien.
N’osant protester, les jeunes Nagas lui dirent
— Frère aîné, nous n’osons t’offrir nos trésors : jamais nous ne pourrions t’en donner assez et tu ne serais pas assez fort pour en emporter le dixième. Accepte au moins ce cristal au moyen duquel tous tes désirs seront réalisés suivant ton cœur. Ce qu’il créera ne sera qu’une illusion et ceux qui en seront témoins y croiront comme à une réalité. Tout ce que tu souhaiteras se formera à ton commandement : tu en jouiras comme de choses vraies et ton cœur en sera plein de contentement; tes voisins en seront étonnés et, malgré leur jalousie, ils respecteront l’apparence que tu leur imposeras de ta richesse et de ta puissance. Quand tu formuleras un voeu nouveau, l’illusion ancienne disparaîtra pour faire place à une nouvelle. Ainsi, jamais on ne te volera ni ne te dépouillera : tu seras plus riche encore que le roi des hommes de ton pays dont la puissance est à la merci de la cupidité de ses voisins.
Les deux Nagas menèrent Croûte-de-Riz prendre congé du roi qui, d’émotion, l’embrassa beaucoup plus de quatre-vingt-une fois. Puis ils dirent à l’enfant de se suspendre à leur cou et, d’un seul vol, ils l’emportèrent là-même où ils avaient brisé leur coquille; le chaudron était encore là, qui avait abrité leurs premiers jours : aujourd’hui, il ne contiendrait même pas une de leurs têtes!
— Frère aîné, lui dirent-ils avant de le quitter, si tu as besoin de nous, pense à tes deux chéris : nous sentirons ta pensée et viendrons à ton aide.
Tous trois se dirent adieu avec émotion et se séparèrent. Les deux Nagas reprirent leur vol et Croûte-de-Riz rentra dans son village, aux ricanements des voisins qui lui demandaient : « Eh bien, étaient-ils bons tes œufs de tortue ? » La grand-mère, bien heureuse de l’arrivée de son petit-fils qu’elle renifla avec tendresse, lui demandant :
— Petit garçon, où es-tu allé si longtemps ?
— Vieille, je suis allé fort loin d’ici, répondit respectueusement Croûte-de-Riz.
(Mais il ne voulut pas dire où, car il était trop heureux d’avoir son cœur plein d’un grand secret, si grand que pas un homme ne voudrait le croire.)

Trois jours après son retour, Croûte-de-Riz, qui n’avait cessé de réfléchir, s’approcha de sa grand-mère :
— Vieille, je vous prie d’aller demander pour moi la main de Néang Srah, la fille de notre roi.
— Tu plaisantes, mon chéri!
— Je ne plaisante guère, mère-grand et voici une belle écharpe pour vous présenter devant mon futur beau-père.
D’un grand geste, il avait fait naître au bout de ses doigts l’image d’une somptueuse écharpe, qu’il agitait devant les yeux de la vieille femme en disant :
— Vous la voyez bien, grand-mère, vous la voyez ?
— Naturellement, je la vois, mais je ne sais qui de nous est le plus fou, de moi qui vois soudain au bout de tes doigts une écharpe digne d’une princesse ou de toi qui veux devenir gendre du roi…
— Allez, vieille, vous n’aurez qu’à dire au roi que c’est pour moi que vous lui demandez la main de sa fille aînée.
Elle tremblait bien fort (la vieille paysanne) en se prosternant devant le souverain et c’est à peine si celui-ci entendit sa requête.
Ces temps anciens, étaient, après tout, des temps heureux. S’il arrivait parfois que le souverain, dans un moment d’humeur, trouvât votre demande importune et saugrenue et vous fît couper la tête — ce qui n’était qu’un moment désagréable à passer, suivi de jouissances éternelles dans le sein du Bouddha — vous pouviez aussi avoir la chance d’arriver quand le roi revenait victorieux d’une guerre ou qu’il faisait son premier ministre mat au noble jeu d’échecs : ces jours-là, la demande la plus folle pouvait être agréée. C’était en tout cas une chance à courir.
La vieille formula sa demande juste le jour où le roi venait de faire empaler son ministre des Finances, voleur fieffé chez qui l’on avait retrouvé des millions et des millions de pièces d’argent dérobées au trésor royal. Le souverain était joyeux, peut-être moins d’avoir récupéré une partie du capital de l’État que de s’être débarrassé, une fois pour toutes, de ce ministre qui — le fourbe! — lui prêchait des économies. Aussi se mit-il à rire avec une force capable d’ébranler les colonnes de la salle d’audience, ce qui déchaîna l’hilarité des courtisans, attentifs à contenter celui qui les nourrissait et les habillait.
« Cette vieille a bu trop de liqueur de palme ou alors elle a dormi la bouche ouverte et un génie s’est introduit en elle, qui maintenant se moque de moi, dit tout bas le roi à son ministre des Jeux. Je vais me moquer bien davantage. »
— Vieille, dit-il avec une fausse solennité et en dissimulant l’envie qu’il avait de rire, Vieille, j’accorde ma fille à ton petit-fils. Mais il construira un pont d’argent pour que je puisse franchir le ruisseau qui passe devant votre village, et aussi il bâtira un palais d’or pour ma fille, le tout d’ici à demain. S’il n’a pas exécuté mon ordre, demain soir je vous enferme tous deux, toi et ton petit-fils dans une cage de fer et je vous fais griller à petit feu… Ainsi j’ai dit!
— Ainsi Il a dit, répétèrent tous les courtisans, riant sous cape.
La vieille femme rentra chez elle, se coucha en poussant d’affreux gémissements, refusant toute nourriture. Quand Croûte-de-Riz arriva, elle dit :
— O, chéri de ta grand-mère, je t’avais dit que je ne voulais pas aller au palais et tu m’y as obligée. Et demain nous grillerons tous deux dans une cage de fer. A petit feu, a dit le roi!…
— Ne vous inquiétez donc pas ainsi, fit l’enfant en se mettant à rire. Levez-vous, mangez bien : j’exécuterai les désirs du roi, mon beau-père.
Au milieu de la nuit, Croûte-de-Riz se leva, alluma des bâtonnets d’encens, invoqua les Devas, le Parfait, les Génies et les Esprits des Éléments, des Bêtes et des Choses.
— Nagas, mes frères chéris, je désire voir naître un palais d’or et un pont d’argent. Lorsque j’agiterai mon cristal, que ces choses se produisent!
Au même moment, l’écharpe qui couvrait la grand-mère sommeillant s’évanouit. Croûte-de-Riz sortit et il vit, brillant sous la lune, le pont et le palais. Il rentra, pensif, et contempla sur sa natte la vieille, misérablement vêtue. Il agita encore le cristal et dit : s Nagas, que ma grand-mère soit richement habillée pour la fête. » Et aussitôt, il vit la vieille femme dormant dans des étoffes lamées d’or, enrichies de pierreries. Seulement, quand il sortit, pont et palais avaient disparu.
Alors, il haussa les épaules, serra encore une fois le cristal dans son poing et il dit : « Nagas, faites un palais d’or, un pont d’argent, une chaussée de marbre qui ira jusqu’au palais royal et aussi un costume de fête pour ma grand-mère. » Et sous ses yeux, tout s’accomplit aussitôt.
A son réveil, le roi vit, à la porte de son palais, une chaussée de marbre qu’il ne connaissait pas. Il envoya un officier d’ordonnance au rapport et celui-ci revint en disant que cette longue chaussée conduisait à un modeste village, qu’un pont d’argent la terminait en enjambant la rivière, et que de l’autre côté du pont un palais d’or s’élevait, plus grand que celui du roi même.
Naturellement, le roi fut obligé de tenir sa parole. D’ailleurs il ne le regrettait pas : un gendre riche peut être utile à son souverain… Les jeunes époux s’installèrent dans le palais d’or où Croûte-de-Riz garda auprès de lui, outre sa grand-mère, son chat et son chien.
Le bruit se répandit au loin de ce qui s’était passé à Tep Borei. Le roi de Siam, apprenant qu’il s’y trouvait un palais en or garni de pierres précieuses, eut le cœur rempli d’envie. Il leva une armée et vint camper sur les frontières du royaume. De là, il envoya un héraut d’armes dire au roi, beau-père de Croûte-de-Riz, qu’il lui déclarait la guerre; mais que si toutefois le roi du Cambodge acceptait sans combat sa suzeraineté, cela éviterait de grands malheurs; enfin que, s’il refusait de se soumettre, son royaume serait envahi, dévasté et réduit en servitude.
Le roi du Cambodge en fut affligé, comme on peut le penser, et il regretta un moment d’avoir accepté un gendre si riche, objet de la convoitise de ses voisins. Il réunit les hauts dignitaires et leur dit :
— Voici qu’un roi orgueilleux, à la tête d’une armée innombrable, vient menacer mon pays qu’il veut asservir. Qui de vous ose aller lui livrer bataille ?
Un terrible silence suivit cette demande. A ce moment arriva Croûte-de-Riz que son royal beau-père mit au courant. Son gendre lui répondit :
— Je demande à Votre Majesté de me confier la défense du royaume.
— Combien veux-tu, de corps de troupes, demanda le roi.
— Je n’en demande point : je veux aller combattre seul.
— Chéri de ton beau-père, les armées ennemies sont nombreuses et puissamment armées; des éléphants munis de tours pleines d’archers les précèdent, les chariots à butin suivent, innombrables.
Sire, ne vous mettez pas en souci. Renfermez-vous dans votre palais et n’en sortez qu’au son de mes trompettes de victoire. Ah! j’oubliais… Pour couvrir les frais de cette guerre, je ne demanderai rien à Votre Majesté : je me servirai seulement de l’or de mon palais et de l’argent du pont : on reconstruira ces masures quand les ennemis seront défaits.
Mais du temps avait passé et, quand Croûte-de-Riz arriva à Tep Borei, il vit que les ennemis, sans attendre la réponse du roi, s’étaient déjà emparés du palais d’or et qu’émerveillés ils promenaient leurs mains sur les parois brillantes. Croûte-de-Riz se mit à rire. Au milieu de la nuit, il fit ses invocations avec ferveur, il agita son cristal et il se vit aussitôt, à trente pieds au-dessus du sol, sur un éléphant armé en guerre; autour de lui, une armée immense d’archers, de lanciers, de frondeurs, attendait immobile. En même temps, le palais disparaissait, à la grande stupeur des ennemis. Inutile de raconter la bataille car ce fut un massacre.
Au matin, Croûte-de-Riz arriva devant le palais du roi. Il avait chargé les chariots ennemis — parce que ceux-là étaient réels — de toutes les armes des adversaires et aussi de grandes jarres remplies des oreilles coupées sur les ennemis morts ou prisonniers. Avant d’entrer, il fit un geste : tous ses soldats disparurent et, une fois de plus, le palais d’or et le pont d’argent apparurent à Tep Borei.
Un officier prisonnier avait cependant surpris le geste de Croûte-de-Riz. Avec stupeur, il avait vu l’armée victorieuse fondre comme une nuée en même temps que naissait dans le soleil levant le palais d’or qui, la nuit précédente, avait si mystérieusement disparu sous ses pieds. Il comprit qu’il y avait là quelque sortilège et il se présenta sous un déguisement au vainqueur qui l’agréa comme page. Ce nouveau serviteur témoignait un tel dévouement à son maître que ce dernier lui accorda sa confiance, au point qu’un jour il le pria d’assurer la garde du cristal. Pendant que Croûte-de-Riz passait de doux moments avec sa femme Néang Srah, le page s’enfuit avec la précieuse pierre. heureusement que personne ne connaissait les mots magiques. Mais le roi de Siam, se doutant que c’était grâce à ce talisman que le roi du Cambodge l’avait vaincu, réunit à nouveau ses troupes et fondit sur Tep Borei. Croûte-de-Riz, sa femme et sa grand-mère n’eurent que le temps de se sauver dans les bois tandis que les ennemis se répandaient dans le pays ; nombreux comme des fourmis, ils faisaient prisonniers le roi, ses ministres, ses favoris et ils mettaient la main sur ses trésors.
Alors, Croûte-de-Riz appela son chat et son chien et il leur dit :
— Mes petits frères, venez à mon aide dans cette terrible circonstance : faites-moi retrouver le cristal et je rentrerai en possession de ma puissance. Alors, je vous nommerai ministres et je construirai des refuges pour tous les chats perdus et pour tous les chiens errants, aussi vrai que l’ancêtre de mon beau-père, le roi Indravarman VII, le fit pour les lépreux, les cholériques et tous les pesteux de son royaume.
Le chien et le chat se mirent en route. Ils arrivèrent au bord d’un ruisseau — qu’en ces pays on nomme un Stung — et ils virent un crocodile qui se chauffait au soleil, le ventre plein d’un petit bufflon. Voyant qu’il n’avait plus d’appétit, ils lui dirent :
— Frère aîné Crocodile, porte-nous sur l’autre rive.
Sans répondre, le saurien les traversa sur son dos.
En marchant, le chat réfléchissait à ce qu’il allait faire, alors que le chien courait entre les pilotis des maisons en quête de quelque chose à manger, fût-ce impur. Au soir, le chat aperçut un rat blanc qui traversait le chemin. Affamé, il se précipita, le roula sous sa patte et l’emporta intact dans sa bouche, comptant bien s’amuser de lui un moment avant de le dévorer.
— Seigneur Chat, dit le rat dès qu’il eut repris respiration, je suis le Roi des rats blancs. Si tu me dévores, tu ne seras rassasié que pour un moment. Si tu me laisses la vie, je m’engage à te conduire dans la meilleure cuisine du pays où tu trouveras du poisson à ta convenance : bouilli, séché, rôti, sauté, ce qui, tu l’avoueras, est tout de même meilleur qu’un Roi des rats.
— Hum! fit le chat qui avait déjà commencé à déguster la queue du rat.
— Si tu me laisses la vie, reprit, plus pressant, le Roi des rats blancs, je m’engage aussi à te venir en aide dès que tu en auras besoin. Tu sais que mon peuple arrive à passer par un trou de souris.
— Hum! fit encore le chat. Seulement, cette fois, il laissa là son repas et assis sur son derrière, il songea longuement. Écoute, dit-il enfin au rat, si tu peux m’apporter la clé du coffre du roi de Siam, je m’engage à ce que mon peuple fasse une trêve de dix ans avec le tien.
Le rat s’enfuit aussitôt sans répondre tant il avait hâte de réussir. Dès le lendemain une armée de rongeurs commençait d’entamer le coffre. Ce fut bien pénible car le meuble était en bois de fer : il ne resta plus que deux dents clans chaque mâchoire lorsque l’opération fut terminée. Alors le rat blanc revint et dit au chat.
— Nous n’avons pu trouver la clé du coffre, que le roi porte toujours sur lui, mais nous avons pu ouvrir le meuble. Que puis-je y chercher pour toi ?
Le chat lui ayant dit que c’était le cristal, le rat repartit et revint le lendemain soir. Comme l’objet était trop gros pour être pris dans sa bouche, il l’avait mis dans une pantoufle du roi et six souris avaient traîné le butin jusque dans les faubourgs de la capitale où attendait le chat.
Alors, en revenant, le chien dit au chat :
— Frère aîné, pour que je me rende utile donne-moi le cristal à porter.
— Contente-toi de nous garder, répondit le chat. Je ne te donnerai pas le cristal. Si tu voyais un animal quelconque, tu aboierais et tu laisserais tomber le talisman. Et ce serait encore moi qui aurais tout le souci de le retrouver.
En parlant ainsi, ils étaient arrivés près du Stung : le crocodile y était toujours plongé, mais ce jour-là il ne semblait guère rassasié et il bâilla trop ouvertement en apercevant les deux compagnons.
— Hum!… dit le chat. Descendons plus bas : je crois qu’il y a un gué; en tout cas, c’est plus sûr que la gueule bien endentée de cet animal.
Pour traverser, le chien insista tellement que le chat, qui n’aimait guère nager, lui confia le cristal. Tandis qu’ils gagnaient la rive opposée, le chien aperçut trois gros poissons qui jouaient à la surface. Par plaisanterie, il aboya pour les effrayer : les poissons piquèrent vers le fond de la rivière, accompagnés par le cristal que, naturellement, le chien avait laissé choir. Un poisson avala goulûment la pierre magique et s’enfuit.
— Ah, Chien! Voilà de tes coups!… Le cristal
est bien perdu cette fois : va donc le chercher… Désormais, je ne m’en mêle plus.
Le chien s’assit, penaud, et les oreilles tombantes, se mit à hurler. Alors le chat partit à la recherche d’une loutre. A la nuit tombante, il en attrapa une qui venait pêcher à la rivière.
— Loutre, je te fais grâce de la vie et de celle de tes petits dont j’ai découvert le nid, mais tu me rapporteras le cristal qu’un poisson a avalé.
Le Roi des loutres, averti, fit pêcher tous les poissons du voisinage : on leur ouvrait le ventre sans rien y trouver, et les jours passaient sans résultat. Le chien, qui errait dans le village, sauta un jour sur des boyaux de poisson qu’une femme jetait par la fenêtre à la rivière. Il se cassa net une dent dessus, mais quelle ne fut pas sa surprise et sa joie en crachant le cristal.
Le voyage reprit donc vers Tep Borei. Le chat s’était institué gardien de la pierre; mais, un jour, le chien le harcela tellement — lui mordant les pattes, le secouant’ drôlement par la queue, lui disant qu’après tout il avait bien retrouvé le talisman — que le chat, excédé, lui confia le cristal. Ce ne fut pas long : passant au long d’un cheval mort, le chien aperçut un vautour qui en faisait son repas; il ne put se retenir de lui lancer quelques injures et lâcha le talisman. D’un coup d’aile le vautour, mécontent, lui donna une grande claque, puis, apercevant quelque chose qui brillait sur le chemin, il fondit dessus et s’envola, le cristal au bec.
— Me croiras-tu, maintenant ? dit le chat. Comment vas-tu arranger cette histoire ? Fais comme tu voudras, après tout : moi, j’en ai assez et je rentre à la maison.
Et il s’éloigna, la queue pointée vers le ciel. Au détour du sentier, il se cacha derrière un buisson et il ne put s’empêcher de rire à la vue de la mine piteuse du chien qui, les yeux au ciel et la langue pendante, semblait attendre que le cristal lui redescendît des airs dans la gueule.
Au même moment, le chat fit un bond en entendant du bruit sous les feuilles : c’était un cobra qui s’éveillait; celui-ci n’eut pas le temps de gonfler son cou que, déjà, le chat le coiffait et lui maintenait la tête contre le sol.
— Je te tiens, Cobra, et je te tiens bien. Mais si tu me jures par le rayonnement d’Indra que tu me serviras fidèlement, je te fais grâce de la vie, à toi et à tes oeufs dont j’ai trouvé le nid.
Le cobra promit tout ce que voulait le chat et alla se cacher dans le cadavre du cheval. Le vautour, un peu gêné par le cristal qui s’était arrêté dans son gosier, ne tarda pas à descendre et, en se dandinant, il alla se percher sur une côte du cheval. Auparavant, il avait longuement plané, et il avait vu le chien et le chat qui s’éloignaient, déconfits. Mais. Mais il n’avait pas
vu la mort se cacher dans le cheval : elle lui sauta à la gorge dès que, de son bec, il commença à tirer de savoureux morceaux de viande.
En possession du cristal, le chat reprit son chemin, précédé du chien qui faisait l’important et s’en allait la queue haute. Mais, au soir, ils se disputèrent et se battirent, si bien que le chat lâcha le cristal. Le chien s’en empara et détala, ventre à terre. Le chat, qui en avait assez, prit un raccourci et arriva à la maison!
— Chat, mon frère aîné, as-tu réussi à reprendre le cristal ? lui dit Croûte-de-Riz en le prenant dans ses bras.
— Oui, je l’ai repris. Le chien, qui est derrière moi, l’a dans sa gueule, répondit le chat qui paraissait fort las.
Puis il raconta à son maître toutes les péripéties de leur voyage, comment le chien s’était conduit, l’avait mordu, lui avait repris le cristal de force plu-sieurs fois. Croûte-de-Riz n’en pouvait plus de rire. A ce moment le chien entra en boitillant, la langue longue et la queue entre les jambes.
— Où est mon cristal, chien mon frère aîné ?
— Il est tombé je ne sais où…
Furieux, Croûte-de-Riz injuria le chien :
— Vaurien, va immédiatement chercher le cristal.
Si tu ne le retrouves pas, je te tuerai sur l’heure! Au moment où le chien, aidé du chat qui l’avait pris en pitié, s’éloignait pour rechercher le talisman, une aigrette voleta au-dessus de l’humble case de Croûte-de-Riz.
— Voilà bien une belle parure pour mon épouse chérie, dit le jeune homme. Prenant son arc, il transperça l’oiseau. Comme il le dépouillait, il sentit le cristal dans le ventre de la bestiole…

Il est à peine besoin de dire avec quelle rapidité Croûte-de-Riz se constitua une armée, comment il envahit le royaume de Siam, avec quelle sévérité il défit ses ennemis, tua le roi et chargea des milliers de chariots d’un butin qu’il était bien sûr de ne pas voir s’évanouir en nuage.
Avant même d’aller embrasser sa femme et de délivrer son beau-père, il tourna le cristal : son armée se volatilisa et le château apparut, tout en or, prêt à recevoir son maître qui revenait en vainqueur.
Le roi du Cambodge prit la décision d’abdiquer en faveur de Croûte-de-Riz. Les magiciens consultèrent les oracles et indiquèrent le jour propice. Jamais le royaume ne vit une telle cérémonie, jamais nouvelle dynastie ne commença dans une telle joie.
Alors que le cortège revenait au palais, un épais nuage passa très haut dans le ciel, à des milliers et à des milliers de mètres, obscurcissant le soleil; on
vit même, en plein jour, quelques étoiles. Le peuple se prosterna, croyant qu’il s’agissait là d’un sourire d’ Indra, adressé en souhait de bonheur au nouveau souverain. Deux fleurs de lotus tombèrent en tournoyant jusque sur les genoux de Croûte-de-Riz qui avait pris le nom royal de Bouclier et sur ceux de sa femme qu’on continuait d’appeler Neang Srah, nom aussi doux qu’une caresse. Le jeune roi reconnut les lotus du lac sacré de Bathbadal et comprit que, conduits par ses frères cadets, les Nagas étaient venus à son couronnement.
Ces lotus ne se fanèrent jamais, car eux aussi, étaient de bienfaisants génies.
Ainsi finit l’histoire de Croûte-de-Riz, telle que, de bouche en bouche, elle nous est parvenue, depuis les temps où le Cambodge était le premier royaume du Sud, telle aussi que pendant des nuits et des nuits encore, à la lueur des torches, les conteurs la chanteront aux fils des Khmers immortels.

Chanson de guerre de Croûte-de-Riz

Jok et Dok et Bok… Mon armée chemine.
Deux par deux les éléphants
Avancent sous les bois.
Mon armée s’engage sur la piste,
Silencieuse comme un python,
Étouffant le bruit que font les épées.
Jok et Dok et Bok.
Par les Nagas, mes frères dieux

Qui m’emportèrent à Bathbadal,
Deux par deux, les Nagas
Plongent, combattent, et jouent,
Par les Nagas qui m’ont donné la pierre Je pulvériserai l’ennemi
Comme ceci :
Jok et Dok et Bok.
Derrière mes chariots,
Dans une lune, quand je reviendrai,

Deux par deux, les chariots Fléchiront sous le poids du butin.
Derrière mes chariots Suivront les prisonniers :
Le roi de Xien Maï, les princes,
Et leur orgueil et leur jactance abattus.
Et dans la forêt joyeuse Leur désespoir retentira. Jok et Dok et Bok.

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