La vie merveilleuse de Noix-de-Coco

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Cette histoire dirait qu’elle débuta en 1038. Beaucoup plus exactement nous dirons qu’elle commença en l’année du Rat, ère du Cheval. Le mois importe beaucoup, car c’était celui du Crabe — qui, chacun le sait, est des plus néfastes. Pour comble de malheur, l’étoile Hau était au plus haut du ciel, signe évident de calamité.
Qui naît au moment où l’étoile Hau est au sommet du ciel, dans le mois du Crabe de l’année du Rat, est évidemment soumis aux plus déplorables influences! On conçoit qu’avec ces conditions de départ dans la vie, le jeune Kadop eut une existence complètement en dehors de la normale…
Sa naissance fut elle-même entourée des circonstances les plus extraordinaires. Sept jours avant que Kadop vînt au monde, sa mère était allée se baigner dans une source et n’avait aucune idée d’avoir un enfant. A peine se fut-elle plongée dans l’eau fraîche que soudain la vasque de pierre où elle s’était étendue se trouva sèche, absolument sèche comme si, depuis des lunes, des feux de bergers y avaient été allumés.
Aussi, après un présage si étonnant, personne dans le village cham où vivait le charron Pan, personne ne fut étonné que Jong, la jeune femme de celui-ci, annonçât qu’elle allait avoir un enfant. Tout le monde fit des voeux pour que ce fût un garçon, car les pauvres gens n’avaient eu jusque-là que des filles, progéniture sans valeur aucune.
Ce fut un garçon… Sans en entendre davantage, le charron alla remercier la déesse brahmanique Baghâvâti Uma, épouse de Çiva. Après s’être incliné dans le temple de briques rouges en forme de bouton de fleur, il s’en retourna tout bonnement cercler ses roues de chariot. Mais le soir, quand il revint, les voisines, les cheveux épars, lui apprirent que son fils n’avait ni bras ni jambes et était rond comme une noix de coco.
— Bah! dit Pan le charron, que quelques coupes d’alcool de riz avaient rendu optimiste. Bah! Nous l’appellerons Noix-de-Coco et voilà tout…
Tout de même, comme il craignait le mauvais
sort, il eut l’idée de pratiquer ce qu’on appelait le rachat. Au matin, il alla déposer son enfant sur le bord de la route que suivent les villageoises pour se rendre au marché, puis il se cacha derrière un buisson. Une vieille femme entendit crier et se pencha sur le nouveau-né.
— Ô mon petit morceau, dit-elle apitoyé. Trois âmes et sept Esprits de vie, que fais-tu là. ? Qui a eu le coeur assez dur pour t’abandonner ? Ah! si ma fille pouvait t’adopter… Mais elle a déjà tant à faire avec ses six enfants!… Et moi, ma poitrine desséchée ne pourrait te nourrir.
— Oh! le joli petit enfant que vous avez trouvé là, dit le charron en se montrant. Si vous ne pouvez l’élever, voulez-vous me le vendre ? Je vous en offre trois cents sapèques. C’est une somme!…
La villageoise, tout heureuse de l’aubaine, ne demanda pas mieux que d’accepter. Pour ne pas en perdre l’habitude, elle marchanda et l’accord se fit pour trois cent dix-huit sapèques, plus quatre chiques de bétel. Chacun s’en fut content, la vieille mâchonnant sa noix d’arec et le charron heureux d’avoir repassé à une autre le mauvais sort que Noix-de-Coco pouvait avoir apporté dans la maison.
Cet enfant fut étonnant de précocité. A sept mois, il savait non marcher mais se diriger en roulant sur lui-même; à trois ans, il parlait couramment; à cinq ans, sans se tromper, il vous récitait toute la généalogie des dieux brahmaniques — et c’est fort compliqué! — y ajoutant, pour peu que vous insistiez, les principales prescriptions de la religion islamique que pratiquaient les Chams Banis. A sept ans, chose plus utile que d’être savant en théologie, il pouvait à merveille garder les chèvres.
Aussi fut-ce d’une manière toute naturelle qu’il demanda à sa mère d’aller trouver le Roi et de le prier humblement d’admettre le petit, tout-petit Kadop comme gardien des troupeaux.
A la vérité, ce n’était guère le moment d’aller trouver le grand Indravarman. Dans le village de Ka Jong, on n’avait connaissance des nouvelles du royaume que plusieurs lunes après les événements. D’ailleurs, une bonne récolte, les pluies, les méfaits du seigneur Tigre n’étaient-ils pas d’une autre importance que ce qui se passait à la cour de Vijaya ? Aussi les habitants étaient-ils excusables d’ignorer que le royaume cham s’était scindé en deux et qu’il y avait maintenant deux États : celui de Phan rang, dans le Sud, au Pandarang, et celui de Cha ban, au Nord. Et personne ne pourrait blâmer les pauvres bûcherons isolés dans la forêt de n’avoir pas appris que le royaume du Nord était envahi par les Annamites et que le glorieux Indravarman II, après avoir perdu le sud de son royaume, se faisait dépouiller maintenant du nord_ de ses ltats par l’empereur du Dong khi.
— Aller trouver le Grand Indravarman ? dit la mère (car elle ignorait que le roi cham était en fuite), Mais c’est folie!… Tu n’as ni pieds ni mains, j’ai chaque jour peur que tu ne perdes mes trois chèvres et tu veux garder les buffles du Roi!… C’est insensé!
Mais Noix-de-Coco insista tellement qu’elle se mit en route pour le Palais. Elle ne fut pas trop étonnée de voir que les maîtres avaient changé. Mais qu’importe qui les gouverne pour de pauvres charrons : ils n’en paieront pas moins un impôt, chaque année plus élevé, et les typhons ravageront toujours les rizières.
Quand dame Jong arriva au Palais, les chiens aboyèrent avec fureur. Les officiers de garde sortirent : c’étaient des « pan nongs » chams, autrement dit des militaires d’antichambre, toujours prêts à faire leur cour au puissant du moment. Quand la femme leur expliqua le but de sa visite, ils s’esclaffèrent :
— Mais ce c’est plus le roi Indravarman qui règne ici! C’est le Grand et Noble Empereur d’Annam Li Thanh Ton, qui a défait les Chams et remporté la plus grande victoire de ce siècle!
Quelques jours après, la femme revint avec son enfant. Celui-ci avait tant roulé sur le chemin qu’il en était plein de poussière. Pendant qu’assise dans un couloir daine Jong attendait que le souverain passât, tant qu’elle pouvait elle frottait Noix-de-Coco. Lorsque retentit le grand tambour qui annonçait l’arrivée de l’Empereur, Joug se mit à genoux, le front sur les dalles, prête à exposer sa requête. Il était autrefois plus facile d’aborder le Fils du Ciel qu’aujourd’hui le dernier des mandarins.
— Mon fils, poussière de la plante de tes pieds d’or, ô mon Roi, mon fils voudrait garder tes buffles.
— Mes buffles ?… Mais, ma pauvre femme, avec ceux que j’ai amenés du Dong kin pour ravitailler mes armées et tous ceux que j’ai eus ici en butin, j’en ai bien trois cent mille! Et mes trente bouviers ne suffisent pas à la tâche… .
— Tes buffles, dit une voix pointue, je les garderai bien tout seul, quand même ils seraient trois fois trois cent mille!
Et Noix-de-Coco roula jusque sur les sandales dorées de l’Empereur. Il est à penser qu’il étonna le souverain, car celui-ci, d’un air indifférent, dit ce simple mot : « Va! »
La moitié du Palais était dehors pour voir la sortie de Noix-de-Coco qui roulait, talonnant les bêtes qui s’attardaient. Et chacun de se tenir les côtes de rire… A midi, la petite princesse Mi Nuong — dont le nom signifie Reine de Beauté – s’en vint dans la brousse porter à manger à Noix-de-Coco. En ce temps-là, les moeurs étaient très simples et personne ne s’étonnait de voir une fille de roi venir servir un petit bouvier.
Elle trouva tous les buffles paissant bien tranquillement et revint en courant en faire part à son père le souverain. Le plus surprenant fut que, le soir, tout le troupeau revint complet aux étables, chose que depuis sa victoire l’empereur d’Annam n’avait pu obtenir de ses serviteurs, bien que pour l’exemple il eût fait trancher quelques têtes.
— Tu me rapporteras aujourd’hui des lianes que tu couperas dans la forêt, ordonna le lendemain le roi Li Thanh Ton à Noix-de-Coco. Et tu les enrouleras autour des cornes d’un buffle : j’en ai besoin pour consolider les toits du Palais.,
Ce jour-là, la petite Mi Nuong alla encore porter son repas à Noix-de-Coco. Mais, parce qu’une enfant de six ans est curieuse comme une femme, elle se cacha pour surprendre l’artifice par lequel le bouvier pouvait, sans pieds ni mains, retenir trois cent mille buffles: De derrière un buisson, elle vit des serviteurs innombrables, tous beaux et bien vêtus, couper les lianes et rassembler les bêtes qui s’écartaient. Il y avait même, pour divertir Noix-de-Coco, un palais avec, devant, des chiens et des chèvres qui faisaient des tours.
Émerveillée, elle appela faiblement le petit bouvier : aussitôt, la brousse redevint vide. Portant son plat de riz, la petite princesse ne pouvait en croire ses yeux.
Au soir, le retour fut triomphal. Ce n’était pas un buffle qui avait des lianes enroulées autour de ses cornes, mais tout le troupeau. Et des serviteurs qui comptaient les bêtes pour tâcher de prendre en faute le bouvier en trouvèrent trois cent mille et dix, car dix bufflons étaient nés dans la journée. Comme il avait beaucoup de dignité, le Grand Roi Li Thanh Ton, vainqueur des Chams, ne voulut pas montrer sa perplexité, mais il resta songeur toute la soirée.
— Ce jour, tu me rapporteras un paquet de perches, dit l’Empereur. J’ai à faire réparer mes palissades.
Se cachant à nouveau, la petite princesse vit tous les animaux de la forêt qui étaient venus rendre hommage à Noix-de-Coco, sans songer à s’entre-dévorer. Il y avait là des sangliers, des biches, des tigres, des aigles et des tourterelles, des pythons et des lapins, même un rhinocéros et plusieurs éléphants sauvages. Montant sur un arbre pour mieux voir, Mi Nuong surprit Noix-de-Coco sortant de son enveloppe. C’était un jeune garçon à la peau ambrée, d’une merveilleuse beauté, — de cette beauté qu’a la lune de Juin au lendemain de la nuit où elle est pleine.
— Frère aîné, dit la petite princesse en posant respectueusement son plat devant Noix-de-Coco qui avait repris sa forme ronde. Frère aîné, je…
Et elle éclata en sanglots, car son petit coeur de fillette était déjà plein d’amour.
— Non pas Frère aîné, ô Princesse : je ne suis qu’un bouvier. Appelle-moi donc tout simplement : « Garçon ».
Tous les deux discutèrent longtemps sur ce point. En réalité, ils étaient aussi intimidés l’un que l’autre. Enfin, croyant mettre Noix-de-Coco à l’aise, Mi Nuong lui demanda de couper une perche, « pour m’aider à regagner le palais de mon Père, ajouta-t-elle, car je suis bien fatiguée. »
Le jeune bouvier parut fort embarrassé : il ne voulait pas sortir de sa coque devant la fillette et, sans bras ni jambes, il ne pouvait rien faire que rouler.
— Prenez donc une de celles qui sont coupées, fit-iI. Je n’ai plus la force d’en abattre une de plus!
Le croirez-vous ? Il fallut, le soir, cent charrettes pour rapporter les perches que l’Empereur avait demandées : il y avait de quoi remettre à neuf toutes les palissades de Cha ban.
Le quatrième soir, les choses faillirent se gâter. Les deux filles aînées du Roi, Ngoc Hoa et Luc Xuong — Perle harmonieuse et Jade étincelant — étaient occupées à préparer le thé vert lorsque Noix-de-Coco, tournoyant sur lui-même, arriva tout trempé près de leur feu. Un orage épouvantable avait éclaté au moment même où le bouvier ramenait son troupeau, toujours accru de quelques têtes.
— Va-t’en, monstre! lui crièrent-elles, furieuses. Tu salis tout et tu nous effrayes, plus encore qu’un tigre…
Comme Noix-de-Coco aperçut à ce moment Mi Nuong qui, de derrière une portière, lui adressait un tendre sourire, il ne dit rien; il se contenta de rouler sur les pieds des deux jeunes filles en se retirant.
Le lendemain, Mi Nuong arriva dans la brousse, revêtue de ses plus beaux atours : en même temps que son riz, elle portait un plat de chiques de bétel.
— Vous allez donc porter ces feuilles de bétel à la fiancée de votre frère, en signe d’engagement ? demanda Noix-de-Coco.
— Non, répondit la petite en s’empourprant. Mais j’ai pensé que, peut-être, vous-même voulez vous fiancer à une jeune fille… Aussi, j’ai préparé pour vous ces feuilles de bétel que vous enverrez à la famille de celle qui vous plaît. Mais n’en dites rien à personne.
Alors au soir, le troupeau rentré, Noix-de-Coco roula tout au long du chemin jusqu’à la maison de sa mère. La nuit entière se passa en discussion entre Jong et son fils. Au matin, lassée de l’insistance de Noix-de-Coco, Jong l’emmena au Palais.
— Je viens pour une affaire que j’ai, dit-elle en arrivant, et je veux voir l’Empereur.
En même temps, de sa manche, elle s’évertuait à faire briller la coque de son fils.
— Mon fils, ô Grand Roi vainqueur de mon peuple, mon fils, boue de tes pieds augustes, veut épouser une de tes filles.
— Ma foi, dit en souriant le souverain, ton fils n’est pas précisément une beauté, mais il m’a rendu de tels services qu’il ne me déplaît pas de le voir entrer dans ma famille. Il faut que je voie laquelle de mes filles consent à l’épouser.
Les filles d’Annam ne sont cependant jamais consultées lorsqu’on parle de leur mariage. Mais, en l’occurrence, il s’agissait d’une fille de roi et d’un monstrueux bouvier, fils d’un charron : la chose valait bien qu’on fît quelque entorse à la coutume.
Ngoc Hoa, consultée, prit un air hautain et se retira sans un mot. Luc Xuong cracha par terre de mépris et ne dit que : « Un vrai tigre!… » Mi Nuong rougit, ce qui valait tous les aveux d’amour.
— Bien! dit le Roi. Il épousera donc Mi Nuong. Mais il faut auparavant que je sache le vrai nom de Noix-de-Coco, puis que je consulte les devins pour savoir si les astres des deux enfants peuvent s’accorder. Après quoi, tu pourras, Jong, aller faire part de ces fiançailles aux grand’mères et aux grands-pères de ton fils.

Le nom joue un rôle important dans la vie du peuple d’Annam, plus d’ailleurs que chez les Chams. Quand l’enfant est petit, sa mère le nomme volontiers « Peau de banane » ou « Queue de poisson », appellations qui indiquent aux mauvais Génies que l’âme enfantine dont ils voudraient s’emparer a vraiment peu d’importance. Ensuite, on adopte un numéro d’ordre : « deux » OU « six », selon qu’après le Génie protecteur (qui a le numéro un) on est l’aîné ou le cinquième enfant. Le vrai nom est caché. Ce n’est qu’à la mort de celui qui le porte qu’il sera prononcé et écrit : il sera alors gravé sur la tablette qui, au milieu de l’autel domestique des ancêtres, abrite l’âme de ceux ayant disparu de la famille.
Mais Kadop était cham et s’était toujours appelé ainsi, quoique chacun le nommât plus couramment Noix-de-Coco. Aussi les devins annamites du Roi, fidèles à la tradition, décidèrent-ils qu’on le nommerait « Haï », ce qui veut dire le premier, l’aîné, les filles ne comptant pas dans la numération.
— Pour le reste, ce n’est pas mauvais, ajouta l’astrologue en chef. Le promis a un an de plus que la fillette : ne faut-il pas que l’âge du mari, lorsqu’il dépasse celui de la femme, le fasse en chiffre impair ? Il y a bien ce mauvais Rat de l’année et ce détestable Crabe du mois… Mais la fiancée est née en l’an du Chat et au mois du Taureau : les uns annulent les autres!… Et leurs deux éléments, Terre et Eau, se compléteront.
Alors Jong, pour satisfaire à la coutume annamite, envoya au Roi un plateau rempli de chiques de bétel et de noix d’arec, avec deux boucles d’oreilles. Et elle alla ensuite discuter la dot que l’Empereur devait donner pour qu’un garçon prît sa fille. Le souverain se crut généreux en offrant cent cinquante ligatures de cent sapèques et fut bien étonné d’entendre Jong discuter. Mais le marchandage est si profondément ancré dans le caractère des femmes d’Asie que le Roi ne put y mettre fin qu’en offrant deux cents ligatures et vingt-cinq coups de rotin. Jong s’en tint alors aux cent cinquante ligatures…
Et, les enfants fiancés, on décida d’attendre huit ans. Maintenant le fiancé devait « faire le gendre » chez ses beaux-parents. Ne faut-il pas que ceux-ci apprennent à le connaître ? La qualité de Roi n’empêche pas qu’on exploite tant qu’on le peut les forces du promis tandis qu’il en est encore temps : il ne faudra plus compter sur lui quand, pour de bon, il aura conquis sa femme…
Ce que fit Noix-de-Coco pendant un an est inimaginable : les buffles étaient devenus innombrables, des porcs s’y étaient joints, et aussi des milliers et des milliers de canards isabelle; on ne lui demandait plus de rapporter des lianes et des perches, mais les plus gros arbres de la forêt, des poissons gros comme des veaux et des charrettes pleines de fruits et de légumes.
Puis, un matin, tout disparut : les gardes annamites, les étendards dentelés où étaient brodées des constellations, les quatre cent mille buffles, les porcs, les canards et jusqu’au Grand Empereur Li Thanh Ton. Celui-ci avait reçu de mauvaises nouvelles de son empire du Dong kin que les Chinois avaient envahi et il avait dû partir en hâte pour défendre le nord de ses États.
Il appela l’ancien roi Indravarman pour gouverner à sa place, sûr de la fidélité de son nouveau vassal. Puis, en une nuit, il vida Cha ban sans y laisser âme qui vive autre que les pannongs chams qui se préparaient à acclamer le nouvel occupant du trône.
Noix-de-Coco était allé passer la soirée chez darne .Jong sa mère : on n’eut pas le temps de le prier de rentrer au Palais. Quand, à l’aube, il pénétra dans la capitale, il n’avait plus de fiancée.

Bien des années passèrent. Les riz poussèrent et furent fauchés, les buffles piétinèrent dans la boue des rizières. Des tigres sortirent des forêts pour emporter du bétail, des crocodiles se traînèrent hors des rivières pour manger de petits enfants imprudents qui ne se méfiaient pas assez de ces gros troncs échoués sur les berges.
Désireux de reconquérir les provinces du Pandarang qui s’étaient séparées de son royaume, le Puissant Bouclier Indravarman reconstitua son armée. Ce n’était pas dans les conditions du traité qu’il avait signé avec l’empereur Li Thanh Ton. Celui-ci, avait appris que son vassal manquait à sa parole et levait une armée. Il quitta la capitale du Dong kin, fondit comme un épervier sur le royaume des Chams et, en deux jours d’assaut, s’empara de Vijaya.
C’en était fait de la glorieuse septième dynastie cham. Comme un bufflon attaché au bout d’une corde, le roi Indravarman prisonnier suivit la litière de son vainqueur, l’empereur d’Annam, jusqu’à Thang Long où il perdit la tête, proprement enlevée par l’exécuteur particulier de Li Thanh Ton.

Quatorze ans avaient ainsi passé. On était en l’année de la Grenouille (pour la commodité, nous traduirons par l’an 1070). Kadop avait grandi, ce qu’on peut exprimer en disant qu’il était de la taille de vingt noix de coco. Cette fois, il avait suivi son futur beau-père, mais en palanquin, car on ne pouvait songer à ce qu’il roulât sur les trois mille li du chemin.
Comme il avait vingt-deux ans, les devins se réunirent pour choisir le jour du mariage et déterminer le nombre et la qualité des vêtements, des mets et des invités. C’est là recherche à laquelle on n’attache jamais trop d’importance : sait-on ce qui peut arriver en faisant à la légère un choix qui pourrait mécontenter quelque Génie…
Pendant plusieurs semaines, on battit les forêts pour capturer paons, chevreuils et lièvres destinés au repas de noces. Et l’on dressa des tables pour une ripaille ininterrompue, de cent jours et cent nuits.
Après neuf siècles, on parle encore de ces épousailles, du maître de mariage tout vêtu de bleu qui précédait le cortège, sabrant l’air de grands coups de coupe-court pour éloigner les mauvais Esprits. Derrière lui, marchaient des serviteurs portant sur des plateaux de laque rouge les chiques de bétel rituelles, les quinze mille sapèques offertes par l’Empereur au charron Pan, les vêtements donnés à l’épousée.
Dans un palanquin soigneusement fermé venait ensuite la princesse Reine de Beauté. Qui aurait écarté les rideaux de soie rouge aurait aperçu, piquées sur les revers de sa robe, dix aiguilles disposées là pour coudre le bonheur. Par instants, la Princesse sortait une main fine et semait sur la route des poignées de sel et de riz. Le sel et le riz!… L’essence même de la vie du peuple d’Annam.
Sous l’immense tente bleu et jaune qu’on avait dressée dans la plaine, des femmes se promenaient, un pot de chaux à la main pour chasser les Génies malintentionnés. Des tables étaient dressées où, en silence, on s’assit par quatre autour de chaque plateau. Pendant ce temps, les nouveaux mariés se prosternaient devant l’autel des ancêtres sur lequel on avait disposé des mets dont l’odeur devait nourrir les mânes de la famille.
Durant toute la première journée, les deux pauvres enfants durent servir leurs invités. On n’oublie pas la hiérarchie en Annam, car c’est bien le pays d’une minutieuse étiquette : les mariés servirent le Roi, les princes et les ministres, puis ensuite les parents, les notables et, pour finir, toutes les petites gens qui, depuis des mois, rêvaient de ce repas pantagruélique. La pauvre Mi Nuong sentait ses jambes flageoler sous elle, quoiqu’elle se fût allégée de ses lourds bijoux d’or et de son collier d’ambre à trois tours. Quant à Kadop, en bonne Noix-de-Coco, il roulait d’un bout à l’autre de la tente, poussant avec adresse les plats vers les invités. Ce n’est que tard dans la nuit que les nouveaux époux purent enfin se reposer, boire les coupes d’alcool de riz qu’après la libation la jeune femme renversa l’une sur l’autre en signe que, désormais, le mari et la femme ne feraient plus qu’un.
— Mais comment, sans pieds ni mains, ton mari pourra-t-il t’aider et te protéger ? demanda au troisième jour la Reine Mère à sa fille.
— Mais, Mère, comme tous les autres hommes, je pense… répondit la princesse.
Et elle avoua que, tous les soirs, Kadop sortait de sa coque et qu’il se révélait alors un jeune homme des plus beaux et des plus tendres.
— Il est même plus nacré que moi, ajouta en riant la jeune femme.
Ngoc Hoa et Luc Xuong étaient là qui entendirent cet aveu. Elles n’eurent de cesse qu’elles ne se fussent cachées et qu’elles n’eussent assisté au miracle, admirant le jeune homme, «beau comme la lune de Juin ». Alors, folles de regret et de jalousie, elle se mirent à haïr leur jeune soeur.
C’est bien cent jours et cent nuits que la tente vit nourrir les invités du Roi. « Je ne croyais pas avoir autant de sujets! » disait avec bonhomie le souverain. Mais, à la fin, les invités eux-mêmes, bien que certains fussent revenus trente ou quarante fois à la table, demandèrent grâce. Ils étaient excédés de porc laqué, de canard au sucre, de petits pâtés et de carpes au caramel. Ils n’avaient plus envie que de riz bien grossier et de saumure de poisson. Le Roi avait au moins obtenu ce résultat que son peuple n’enviait plus ceux qui mangeaient à leur faim.

Mais les femmes perdent rapidement de vue ce qu’on leur offre : elles ne rêvent plus que de ce dont on les prive. Mi Nuong se desséchait d’une envie : voir dans le jour son mari sans coque. Comme il se refusait à être homme autrement que la nuit, elle prétexta, un matin, qu’elle avait froid et alluma du feu. Sans que son mari s’en aperçût, elle brûla la coque de Noix-de-Coco.
Plusieurs jours durant, Kadop dut s’envelopper du matin jusqu’au soir dans ses couvertures. Mais sa femme sut lui faire l’aveu de sa faute avec une confusion si gentille qu’il ne put qu’en rire et s’entraîner à vivre le jour sans son enveloppe. Quelle imprudence il commettait et combien il connaissait mal le coeur des femmes!
apparaître les serviteurs que m’envoient mes Esprits protecteurs, recommanda Kadop.
La barque au large, les trois princesses décidèrent de se baigner. Mi Nuong eut tôt fait de rejeter ses vêtements et de plonger, la tête la première. Mais la bague était trop large à son doigt de grande fillette et elle glissa dans la mer. Ngoc Hoa et Luc Xuong aperçurent leur soeur qui, entre deux eaux, cherchait à rattraper le bijou et elles songèrent tout à coup à Kadop qui était en train de dormir sur le rivage. Sans se concerter, elles hissèrent avec précipitation la grande voile, et la jonque cingla vers la terre, abandonnant Mi Nuong.
Il faudrait être un grand poète pour chanter la douleur de Kadop… Le palais retentissait de ses sanglots et au soir, dans les vallées, le vent portait aux villageois les gémissements du veuf. L’Empereur eut beau promettre au jeune homme de l’adopter comme fils aîné pour honorer ses mânes quand il mourrait, les deux princesses vinrent essayer de le consoler, chacune avec l’espoir secret de s’en faire épouser, Kadop n’aimait plus que de mener paître les buffles du souverain, couper des lianes et dépouiller des perches : il pensait au temps où la petite princesse venait lui apporter son riz dans la brousse et ne s’en désolait que davantage. Il ne lui restait même pas l’espoir de se faire assister de ses Esprits, car il ne possédait plus sa bague enchantée.
Mais les histoires ne sont jamais tout à fait tristes !… Mi Nuong avait à temps rattrapé la bague au moment où un poisson vorace allait l’avaler et elle était revenue à la surface, le bijou au doigt. Las! La mer était vide et la côte trop lointaine pour revenir à la nage.
— Esprits de Noix-de-Coco, venez à mon aide, cria-t-elle la bouche déjà pleine d’eau.
Mais, en mer, les Esprits n’étaient pas dans leur royaume et il n’était pas dans leur pouvoir de créer une jonque et des mariniers. Tout ce qu’ils arrivent à faire, c’est de rapetisser Mi Nuong au point qu’elle pût entrer à l’intérieur d’une coquille d’huître.
Et avec beaucoup d’autres huîtres, elle fut un jour ramassée par des pêcheurs. Comme ceux-ci avaient ouvert sa coquille pour en décorer les bordures de leur jardin, Mi Nuong se trouva libérée. Mais elle ne sut probablement pas tourner comme il le fallait le chaton de la bague : toujours est-il que tout ce qu’elle put obtenir, c’est que la table des braves gens chez qui elle était venue échouer fût garnie de mets choisis et de chiques de bétel.
Chaque jour il en fut ainsi, si bien que les pêcheurs étonnés se cachèrent pour voir qui leur apportait une abondance si miraculeuse. Mi Nuong avait beau ne pas être plus grosse qu’une perle, elle fut aperçue, attrapée et longuement admirée, passant de l’un à l’autre au creux des rudes mains. Les pêcheurs attendris virent ainsi qu’elle portait un collier minuscule de grains d’or et aussi que des larmes ruisselaient au long de ses joues. Ils ne surent quoi faire pour la distraire; ils passèrent la nuit à jouer du violon à deux cordes, ils lui apportèrent des poissons étranges aux vives couleurs, ils l’emmenèrent voir battre le paddy : la minuscule princesse paraissait toujours aussi triste.
– Y a-t-il un roi dans ce pays ? demanda-t-elle un jour.
— Certainement, il y en a un. Le plus Grand de tous les Empereurs du monde…
— A-t-il des enfants ?
Alors les pêcheurs lui racontèrent l’histoire des trois filles de l’Empereur dont l’une s’était noyée en plongeant pour rattraper une bague que lui avait confiée son mari.
— Et… (Alors, elle s’arrêta, le souffle coupé.) Et le prince Kadop s’est-il remarié ?
— Les deux autres filles du Roi voudraient bien l’une et l’autre l’épouser, mais, lui, il pleure nuit et jour.
Et tous les assistants purent voir la princesse en miniature qui, les mains croisées sur son coeur, se pâmait de joie.
De ce jour, celle-ci se mit à tisser de ces écharpes bariolées — des dalahs — que les femmes se mettent sur la tête. A mesure que le tissu sortait des mains de Mi Nuong, il s’élargissait. Quand il y eut une centaine de ces dalahs amoncelés dans un coin, la princesse pria la femme du pêcheur d’aller les vendre au Palais royal. Elle lui passa au doigt la bague qui s’élargit aussitôt.
Toute petite dans sa coquille ouverte au soleil, Mi Nuong regarda la femme qui s’éloignait. Dans la chatoyante cargaison résidait tout l’espoir de la princesse.
— Je rie sais qui prier d’entre vous, ô Dieux et Génies, tant vous êtes nombreux mais je fais voeu, si Kadop me retrouve, de sacrifier cent buffles blancs et de brûler chaque jour de mon existence les neuf bâtonnets d’encens… Un pour chacune de mes âmes, ajouta-t-elle en soupirant.
La femme était assise dans l’antichambre de l’Empereur, en train de plier ses écharpes, quand le souverain vint à passer, si triste et si voûté de chagrin qu’on n’aurait pas reconnu dans cet homme accablé le vainqueur des Chams et des Chinois. Le regard de Li Thanh Ton fut attiré par les couleurs brillantes des étoffes et machinalement il se baissa pour les considérer.
— Mais, s’exclama-t-il, il n’y a jamais eu que ma fille Mi Nuong pour tisser de tels dalahs…
Perdue dans ses écharpes brodées de fleurs et d’oiseaux, la femme dut parler toute la nuit. Elle raconta la pêche de son mari et de son frère, elle décrivit l’abondance que connut son humble maison, la découverte d’une minuscule créature « grosse comme une perle » et toujours triste…
A ce moment, Kadop rentra, vêtu en bouvier, la figure sombre. De la porte, il aperçut au doigt de la femme la bague qui brillait.
— Où as-tu volé cela, chienne ? cria-t-il violemment.
Et la femme dut raconter encore une fois l’histoire de la coquille d’huître. Kadop n’attendit pas la fin de la narration, empoigna la femme sous son bras et sauta sur le premier cheval qu’il trouva aux écuries. Toute la nuit, tout le jour et toute une nuit encore, ils galopèrent. Et c’est en trombe que le prince entra dans la maison des pêcheurs, criant : « Mi Nuong, Mi Nuong, trois âmes et neuf Esprits de Vie, Mi Nuong, où ,es-tu ?
Surprise, Mi Nuong chercha où se cacher, car elle avait le coeur qui battait si fort qu’elle ne se sentait pas la force de se faire reconnaître de son mari avec tant d’émoi dans l’âme. Elle ne vit qu’une vieille noix de coco vide qui servait à prendre de l’eau dans la jarre et elle s’y blottit.
Mais Kadop avait repris sa bague : aussi ses Esprits protecteurs le conduisirent-ils devant la
cachette d’où, entre le pouce et l’index, il sortit avec précaution sa minuscule épouse.
Heureusement, dis-je, qu’il avait sa bague. Cela permit à Mi Nuong de retrouver en une seconde sa taille et de se jeter au cou de son époux. Jamais le Ciel et tout ce qu’il contient, jamais les forêts et les mers ne furent témoins d’une si grande joie. On ne peut que se taire en l’évoquant et attendre que l’émotion soit dissipée.
Les gens heureux n’ont pas de rancune. Tout de même, le prince et Mi Nuong n’eurent de bonheur calme que lorsqu’ils eurent éloigné les deux princesses. On maria celles-ci bien loin de la capitale et elles s’estimèrent heureuses que le bonheur du prince eût été plus fort que sa rancune.
Mais Mi Nuong était espiègle. Ayant appris de son mari à se servir de la bague, souvent elle s’emparait du bijou pendant que le prince dormait et elle s’amusait à redevenir petite comme une perle. Alors, elle se cachait dans une noix de coco vide et riait comme une folle jusqu’à ce que son mari l’eût retrouvée. Kadop –qui, on s’en souvient, était né sous le signe du Crabe — avait par cela même le pouvoir de se servir de ces animaux. Il en prenait quelques-uns et les lâchait dans la chambre : on entendait aussitôt des cris perçants et l’on voyait sauter hors d’une noix la princesse, tout effrayée à l’idée de se sentir saisie par la taille entre deux pinces dentelées.
Quand un Annamite entend du bruit au sommet d’un cocotier, il ne manque jamais de lever les yeux. Il aperçoit des crabes de terre qui grimpent au long du tronc et vont, d’un coup de pinces, détacher toutes les noix jusqu’à ce que la dernière soit tombée à terre.
— Ah! ce n’est rien, dit-il en souriant d’un air entendu. Ce ne sont que les crabes de Kadop qui cherchent où s’est cachée l’espiègle princesse Mi Nuong…