Le Raffles Grand Hotel avant… En 1991

Photos de Serge Corrieras
Textes de Thierry Poncet et Serge Corrieras
Extrait de http://blog.thierryponcet.net/2015/02/kampuchea-songs-02-angkor-solo.html
Angkor. Début de l’année 91. Un infirmier militaire sympa m’avait invité à loger dans sa maison, à Siem Reap, la petite ville voisine des temples.
Seulement, son cousin m’en avait viré. Un flic nommé Dara. A cette époque, les visiteurs d’Angkor devaient résider à l’hôtel Royal, en face d’Angkor Vat.
Obligé, qu’ils disaient.
C’était-y pas beau, le socialisme réel ?
Depuis la chute de l’Empire Khmer, au 11ème siècle de notre ère, les temples d’Angkor étaient en ruines. C’était connu.
L’hôtel Royal, inauguré au joyeux temps des colonies, était lui aussi en ruines. Ça se savait moins.
La chambre était vaste et vide, immense étendue de plancher gondolé : la mauvaise armoire dans un coin; le lit de planches garni d’un mince matelas de mousse; sans oublier, tendue sur quatre manches à balais, la moustiquaire en loques qui avait été de couleur rose bonbon, n’était plus que passée.
Il y avait un climatiseur ancré dans le mur. Une grosse machine en tôles des années cinquante qui devait produire un bruit de tous les diables.
Je ne pus que le supposer. Comme il n’y avait pas d’électricité, l’engin resta aussi inerte que les pales du ventilateur qui rouillait au plafond.
Au crépuscule, sur les formes baroques d’Angkor Vat le géant, vinrent danser des lumières rougeoyantes comme des reflets d’incendie. Alors s’éleva de toutes parts une plainte monocorde et sonore, sifflante comme le cri d’une scie circulaire.
Des milliers de cigales qui, depuis leurs caches dans les forêts d’eucalyptus, saluaient à leur manière la fin du jour.
Au bout d’à peine trois minutes, leur chant assourdissant s’éteignit, aussi brusquement qu’il était né.
A ce moment précis, comme obéissant à un signal, des centaines de chauve-souris vastes comme des aigles prirent leur essor. Elles apparurent au-dessus de toutes les frondaisons qui cernaient l’hôtel et des tours du grand temple.
Majestueuses et gothiques.
Vaguement effrayantes.
D’un vol lourd et lent, elles se noyèrent comme des fantômes dans le bleu obscurci du ciel.
Et la nuit s’abattit, avec sa brusquerie habituelle, drap noir soudain jeté sur le monde, qui avala en un instant le colosse de pierre et les épaisseurs de jungle alentour.
Ne subsistait plus comme source de lumière que l’éclat blanc de la lampe à pétrole d’une gargote installée sous un préau de tôles, à une cinquantaine de mètres en face de l’hôtel.
Je distinguais en-dessous les silhouettes d’une demi-douzaine de clients attablés. Me parvenaient des pépiements rauques de la langue khmère, entrecoupée d’éclats de rire.
Je hélai Grassouillet, le gérant :
– Dites-moi, mon brave, je suis irrémédiablement prisonnier entre vos murs, ou bien j’ai encore le droit d’aller boire un coup en face ?
Il réprima une grimace, fugacement apparue sur sa face de lune. Après m’avoir extorqué cent dollars pour la nuit, il comptait bien se faire quelques petits billets sur mon manger et mon boire. Cependant, il s’inclina :
– Aucun problème, cher monsieur…
Gérard THEVENET – Artisan Voyagiste au Cambodge – www.wamtour.com